Etude de l' Abbaye bénédictine de Grestain

Etude réalisée par Jean-Baptiste Vincent

 Dans le département de l’Eure, l’abbaye bénédictine de Grestain se trouve à seulement sept kilomètres à l’est de la ville d’Honfleur, au cœur de l’estuaire de la Seine, sur sa rive gauche. Aujourd’hui distante de 600 m du trait de rive, l’abbaye était originellement édifiée, à l’image du monastère cistercien de Bonport, en bordure de Seine, lui conférant des droits particuliers sur le fleuve. Les ravages du temps, ont eu raison de la plupart des bâtiments, dont ils ne restent aujourd’hui des ruines très laconiques rendant difficile la moindre interprétation archéologique pour une restitution des bâtiments conventuels. Le site n’a jamais fait l’objet d’étude archéologique, alors que l’actuel propriétaire privé cherche à documenter le monastère peu connu dans la région. Par son histoire, sa localisation, son implantation, l’abbaye de Grestain du XIe siècle pose pourtant de nombreuses questions aussi bien sur son organisation spatiale, que la relation étroite entre les moines et le fleuve.

 

Fondée vers 1050 par Herluin de Conteville, second époux d'Arlette, mère de Guillaume le Conquérant, l’abbaye de Grestain fut au Moyen Âge l'une des grandes abbayes bénédictines de Normandie, à tel point qu'elle servit de lieu de sépulture à Herluin et Arlette[1]. Le choix d'implanter cette abbaye en vallée de Seine, pourrait confirmer une stratégie politique, religieuse voire économique, visant à conforter la neutralité d’une partie des rives de la Seine, généralement convoitées par les seigneurs laïcs pour leur aspect économique (fig. 1). Rappelons que les implantations monastiques en vallée de Seine sont peu fréquentes – excepté les abbayes rouennaises, s'y trouvent l’abbaye de Jumièges, l’abbaye de Saint-Georges-de-Boscherville, et plus tardivement l’abbaye de Bonport –, et l’abbaye de Grestain occupe la position la plus en aval, en contact avec la mer. Cette position à l’embouchure de la Seine en fait un lieu hautement stratégique, que les anglais utilisent au cours de la guerre de Cent Ans, occasionnant de nombreux dégâts. La nécessité de travaux de restauration est alors largement visible dès le début du XVIe siècle, mais le poids des reconstructions est tel que l’abbaye entre dans une phase de déclin progressif au XVIIe siècle. Effectivement, dès 1643 l'abbatiale est décrite comme étant en ruines ; deux incendies, en 1662 et 1665, détruisent une partie des bâtiments conventuels qui ne seront jamais reconstruits. Finalement, décision est prise en 1757 de supprimer cet établissement religieux[2]. Une telle destruction méthodique, qui a lieu bien avant celle de la Révolution française (durant laquelle les destructions sont généralement sous l’emprise de l’animosité populaire), laisse peu de traces matérielles et de mentions dans la documentation archivistique. Les mauristes, sans intérêt pour le site, n’ont pu faire ni récolement, ni copies des cartulaires, ni vues cavalières de l’abbaye.

 

Figure 2 : Localisation de l’abbaye de Grestain. Extrait de la carte IGN (géoportail).

Figure 3 : Photographie aérienne du site de l’abbaye de Grestain. Extrait de la carte IGN (géoportail).

Figure 4 : Carte postale représentant le pilier certainement de la croisé du transept de l’abbatiale. Cf. fig. 10-1

Figure 5 : Vestige de la porterie médiévale. Cf. fig. 10-3

Aujourd’hui, l'abbaye de Grestain reste peu connue du public. Elle est propriété privée depuis la Révolution. À l’intérieur du site, les vestiges sont très discrets à l’exemple de l'abbatiale qui fut alors presque entièrement rasée dans les années 1770[3]. La documentation nous renseigne toutefois sur les principales étapes de construction de celle-ci, à savoir, l’édification de l’église primitive au XIe siècle, partiellement détruite par un incendie le 31 mai 1122[4]. Puis, l'abbatiale est reconstruite par l'abbé Foulques (1114-1139) et consacrée par Jean, évêque de Lisieux (+ 1141)[5] avant d'être agrandie par l'abbé Herbert (1139-1179) vers 1140[6]. C'est à cette phase de travaux que pourraient appartenir les derniers vestiges de l'église abbatiale dont il ne subsiste aujourd'hui qu'une pile (sans doute à l'emplacement de la croisée du transept) (fig. 4) et quelques éléments sculptés découverts en remploi dans les maçonneries des  dépendances. De l'ensemble conventuel, sont conservés la poterne (XIIIe s.) (fig. 5), le mur de clôture, un bâtiment voûté du XIIe siècle (peut-être à usage de cuisine) rehaussé au XVIIIe siècle pour servir de logis à l'abbé, un bâtiment médiéval (ancienne hôtellerie ?) (fig. 6) transformé en chapelle au XVIIIe siècle, et plusieurs dépendances installées à l'époque moderne et remployant des éléments médiévaux (fig. 7). Comme évoqué plus haut, la disparition ancienne de l'abbaye a eu un impact sur ses archives dont les quelques bribes connues, mal conservées, sont actuellement partagées entre plusieurs fonds (Arch. Dép. Eure ; Arch. Dép. Calvados ; Bibliothèque nationale de France ;Arch. Nationales). Il est évident que ces archives sont trop peu nombreuses pour un établissement de cette importance, au point que l'on ne connaît qu'un plan très partiel levé dans les années 1770. L'ensemble de la documentation a été rassemblée par Charles Bréard en 1904[7]. Depuis, quelques documents nouveaux ont été mis au jour, notamment une grande pancarte des années 1080, publiée en 1990 par D. Bates et V. Gazeau[8]. En somme, l'organisation générale de l'abbaye demeure inconnue ; cependant, une relecture des procès-verbaux de visite du XVIIe siècle confrontée au plan de 1770 et au cadastre dit napoléonien suggère l'existence d'un plan assez classique ordonné autour d'un cloître. Cette reprise des sources historiques a fait l'objet d'une première présentation au public, sur le site même de l'abbaye de Grestain (cf. : http://www.abbaye-de-grestain.fr/visites-grestain.php).

 

Figure 6 : Bâtiment des cuisines (?) transformé en logis au XVIIIe siècle   Cf. fig. 10-2 



Figure 7 : Éléments stylistiques en réemplois ou retrouvés dans la propriété


Les problématiques de recherche.

Le bilan historiographique montre concrètement tout l’intérêt de mener une étude archéologique, jusqu'alors jamais réalisée, de l’abbaye de Grestain. Le monastère, oublié par beaucoup, est en réalité un site dont les connaissances sont avant tout d'ordre historique devant faire l’objet d’études complémentaires afin d’identifier son organisation spatiale. À cet égard, Christophe Maneuvrier a tenté d'interpréter les rares vestiges en les associant à des données planimétriques et textuelles, ce qui reste aujourd’hui l’unique tentative de restitution (fig. 8 et 9). Toutefois, il serait préjudiciable de focaliser la recherche sur le seul motif de retrouver le plan conventuel. Les différentes méthodes de prospections archéologiques nous permettraient d’en identifier certains aspects avec une limite claire, celle de la chronologie. La détermination du plan et son analyse doit être le point de départ d’une étude plus globalisante, confondant le monastère et son environnement. Ainsi les problématiques de recherche s’orienteraient de la manière suivante :

- Pour quelles raisons des seigneurs laïcs et ecclésiastiques décidèrent d’édifier un monastère à l’estuaire de la Seine ? Envisager le processus fondateur est ici tout particulièrement majeur pour comprendre l’aspect politique de la fondation et l’origine des religieux. Ces faits ont généralement une incidence sur le choix du lieu d’implantation et par conséquent sur le plan claustral (étude menée par Véronique Gazeau et Christophe Maneuvrier).

- Identifier le plan conventuel et définir les faits historiques majeurs du monastère provoquant des modifications architecturales substantielles. L’étude devra être orientée afin d’identifier l’organisation spatiale des bâtiments conventuels, et si possible de manière régressive. Certaines infrastructures sont encore en place dont l’analyse fine permettrait d’identifier leur fonction et peut-être leur chronologie (étude menée par Guillaume Hulin, Christophe Maneuvrier, Adrien Dubois, Jean-Baptiste Vincent).

- Comment les moines aménagèrent et s’adaptèrent au milieu, pour édifier leur monastère ? À partir des hypothèses de restitution de l’abbaye de Grestain (il suffit de connaître à minima l’emplacement exact du carré claustral et d’identifier certains secteurs clés), il sera alors possible de comprendre les aménagements nécessaires en contexte de vallée fluviale. L’objectif est d'identifier l’ancien tracé trait de rive, afin de saisir la réelle proximité du fleuve avec l’abbaye nécessitant pourquoi pas des aménagements et des fonctions particulières. Ceci pourrait faire l’objet d’études historiques complémentaires pour définir les droits accordés par les seigneurs aux moines, notamment en lien avec le fleuve (commerce, droit de batellerie, port, péage, pêcherie, varech … ). (étude menée par Jimmy Mouchard, Christophe Maneuvrier, Adrien Dubois, Jean-Baptiste Vincent).     

 

Figure 8 : Plan terrier s.d. [vers 1770-1790]. AnF

Figure 9 : Hypothèse de restitution morphologique du carré sur la vue satellite. C. Maneuvrier 

Le programme de recherche 2016, sera axé sur l’étude architecturale de l’abbaye afin de préciser le plan et le fonctionnement du monastère, couplée à des études hydro-géomorphologiques et ceci de manière non destructive selon les méthodes suivantes :
- Restitution du plan monastique pour la période médiévale (fig. 10). L’objectif est de recenser et de cartographier sur le terrain les infrastructures maçonnées, et d’en déterminer leur fonction, et si possible, leur chronologie. Dans un second temps, il est prévu d’organiser une prospection géophysique sur 1,5 ha en utilisant un système de prospection électrique, RM15, coordonnée par Guillaume Hulin (géophysicien-Inrap). En collaboration avec Christophe Maneuvrier, garant historique, il sera alors possible de réaliser des modèles de restitution avec des propositions chronologiques.
- L’étude du milieu se fera par l’intermédiaire des relevés LIDAR réalisés en vallée de Seine et par des compléments microtopographiques (utilisation du tachéomètre). L’objectif est de comprendre la position de l’abbaye en fonction de la Seine, l’environnement hydrologique secondaire, les aménagements hydrauliques, et de saisir les terrassements nécessaires pour asseoir et organiser les bâtiments conventuels. Ce travail pourrait être mené en collaboration avec Jimmy Mouchard, spécialiste de l’anthropisation de la vallée de la Seine.


 La portée de cette intervention est double :

- Réaliser un travail monographique complet en corrélant la documentation archivistique avec les données issues des prospections archéologiques, d’un site méconnu mais d’une importance régionale. De plus, l’actuel propriétaire (privé) est en demande d’études archéologiques qui entreraient dans une programmation patrimoniale célébrant la date anniversaire de la mort du fondateur, Herluin.
- À l’heure où les regards convergent vers la vallée de la Seine par la réalisation de nombreuses études (en géographie humaine et physique, histoire, géomorphologie, hydrologie, archéologie, urbanistique …), illustrées par le dernier colloque "une Vallée des Imaginaires"[9], l’étude de cette abbaye s'inscrirait dans ces démarches et nourrirait fortement la problématique générale relative à la typologie d’implantation des monastères en vallée de Seine, déjà commencée par l’étude de l’abbaye de Bonport.

 

Rattachement :
- Université de Caen
- Université de Rouen
- Laboratoire du GRHIS
- Laboratoire du CRAHAM

Les collaborations scientifiques
- Véronique Gazeau, professeur des Universités, CRAHAM
- Guillaume Hulin, archéo-géophysicien, Inrap
- Christophe Maneuvrier, maître de conférences, CRAHAM
- Adrien Dubois, historien des textes, CRAHAM
- Jimmy Mouchard, maître de conférences, Université de Nantes

 

 [1] Bates D. et Gazeau V., « L'Abbaye de Grestain et la famille d'Herluin de Conteville », Annales de Normandie,  40 (1990),  5-30.

[3] Bréard C., op. cit.

[4] Gallia Christiana, XI, col. 843

[5] Gallia Christiana, XI, col. 843-844

[6] Gallia Christiana, XI, col. 844.

[7] Bréard C., op. cit.

[8] Bates D. et Gazeau V., « L'Abbaye de Grestain et la famille d'Herluin de Conteville » op. cit.

[9] Vincent J.-B., « Le paysage monastique de la vallée de la Seine. Regard sur l'abbaye cistercienne de Notre-Dame de Bonport », dans Claire Maingon, Arnaud Brennetot et Françoise Lucchini (dir.), La Seine. Une vallée, des imaginaires, colloque dans le cadre du Festival Normandie Impressionniste, 16-17 septembre 2013. (à paraître)