Prospection thématique (topographie et géophysique) à l’abbaye de Savigny

 

 Projet dirigé par Jean-Baptiste Vincent

 

La fondation, de l’abbaye Savigny en 1112[1] est un acte majeur pour le XIIe siècle, l’un des symboles du monachisme réformé, originellement indépendant de l’organisation cistercienne[2]. Saint Vital, fondateur de Savigny, est un compagnon de Robert d’Arbrissel qui institue dans l’ouest de la France un fort courant érémitique, duquel d'autres mouvements monastiques émergent (fontevriste[3], géraldien[4], tironien[5]). Fort de son expérience érémitique, saint Vital devient un prêcheur itinérant galvanisant les foules. Sa ferveur, son humilité et sa pauvreté le rapprochent des seigneurs anglo-normands, bretons et de ceux du Maine, ce qui explique par ailleurs la position frontalière de l’abbaye aux confins des trois principautés (fig. 1 et 2). Ce monastère va connaître un essor rapide grâce à la protection d’Henri Ier Beauclerc et de son neveu Étienne de Blois, mais pas seulement. En effet, le recrutement des religieux a lieu en grande partie au sein des familles seigneuriales locales, ce qui favorise l’essaimage d’environ 32 maisons (et certainement beaucoup plus de prieurés, pour lesquels les informations restent maigres) dans l’ouest de la France et l'Angleterre (fig. 1). À cause de problèmes de gestion interne, l’abbé de Savigny décide d’affilier son abbaye ainsi que toutes ses filles à Cîteaux en 1147, évitant l’explosion de la communauté. Malgré cette affiliation à Cîteaux, Savigny tient une place importante dans la hiérarchie de l’ordre et conserve son ascendant sur l'ensemble de ses maisons, ainsi que certaines prérogatives du fait de son rayonnement.

 







Figure 3 : Vue aérienne de l’abbaye de Savigny


Aujourd’hui, le site se trouve dans la commune de Savigny-le-Vieux (Manche) (fig. 2), dans un vallon adjacent à la vallée du Ruisseau du Moulin du Pré. Les ruines (fig. 3) ne reflètent plus vraiment la grandeur passée du monastère, seuls quelques pans de gouttereaux de l’abbatiale, permettant de se faire une idée de l’importance de l’édifice, s'ajoutent aux élévations très fragmentaires de certaines ailes conventuelles – l’aile des moines, mais surtout l’aile du réfectoire et sa porte Saint-Louis (fig. 4) sauvée in extrémis par Arcisse de Caumont. Pourtant, le chef d’ordre anglo-normand possède aujourd'hui une réputation incontestable outre-Manche, malgré les rares données publiées sur le monastère. Depuis quelques années, des associations de bénévoles et les collectivités territoriales (commune de Savigny-le-Vieux, communauté de communes de Saint-Hilaire-du-Harcouët) mettent en œuvre de nombreuses actions pour sauvegarder le site et le faire connaître. Plusieurs campagnes de cristallisation du site, en partie financées par la DRAC et le communauté européenne[6], ont permis des suivis de travaux archéologiques dont la portée reste toutefois limitée. D’autres chercheurs (essentiellement britanniques) se sont préoccupés du site, mais  les études restes essentiellement descriptives, suivant des problématiques d’historiens de l’art[7]. Plus récemment, un bilan architectural et historique a pu être mené dans le cadre de mon doctorat[8], me permettant de cibler avec précision les lacunes des études menées jusqu’alors, et les recherches à réaliser pour faire évoluer les connaissances sur cette abbaye médiévale.      

 

Figure 4 : Façade nord de l’aile du réfectoire, vue depuis le cloître

 Les problématiques de recherche, se concentrent essentiellement sur l’organisation spatiale des bâtiments conventuels. Effectivement, mes recherches ont permis de formuler des hypothèses sur des organisations spatiales propres aux abbayes savigniennes, qui diffèrent de celles des abbayes cisterciennes, à savoir :

- La présence d’un édifice saillant à l’aile des moines, dans le prolongement de la salle capitulaire. Une infrastructure que l’on retrouve encore à l’abbaye Blanche (Mortain-50)[9] et qui, au regard de récentes recherches, a pu être attestée à l’abbaye de Saint-André-en-Gouffern (La Hoguette-14)[10]. Les sources écrites[11] mentionnent à Savigny la présence d’une chapelle Sainte-Catherine proche du chevet de l’abbatiale, qui pourrait être placée dans le prolongement de la salle capitulaire. Si cette hypothèse était avérée, il serait possible d’extrapoler cette fonction bien documentée aux autres monastères possédant cette particularité (visible en Normandie mais aussi en Angleterre). 
- Un système d’infirmerie-latrines intégré à l’aile des moines. L’hygiène est d’une extrême importance dans toute vie communautaire pour éviter la propagation de maladies infectieuses. Généralement, les abbayes cisterciennes sont conçues avec un dispositif élaboré permettant d’associer latrines et infirmerie, placé perpendiculairement à l’aile des moines comme à l’abbaye de Mortemer[12], ou à celle de Bonport[13]. En revanche, l’abbaye féminine du Trésor[14], dont l’aile orientale est encore debout, possède un dispositif différent : l’infirmerie se trouve à l’intérieur de l’aile, sous le dortoir, tout comme à l’abbaye des Vaux-de-Cernay[15] et à Savigny.
 Ainsi, même si l'affiliation à Cîteaux a eu tendance à uniformiser les organisations au détriment des fonctionnements antérieurs, l’étude du plan des abbayes savigniennes fait ressurgir les coutumes propres à ce chef d’ordre, venant ainsi partiellement combler les lacunes dues à la perte des coutumiers qui régissaient la vie religieuse à l’intérieur des établissements[16].  
 
 Le programme de recherche 2016, sera axé sur l’étude architecturale de l’abbaye afin de déterminer le plan et le fonctionnement du monastère, et ceci de manière non destructive selon les méthodes suivantes :
- Un relevé topographique (fig. 5). Le but est de réaliser une carte micro-topographique intégrant tous les éléments visibles – vestiges maçonnés, vestiges fossoyés, hydrauliques… – et d’en déduire le processus d’implantation du monastère (étude sur 8 ha).
- Une prospection géophysique (fig. 5 et 6). L’abbaye étant fortement ruinée, il souhaitable de mener une prospection électrique (utilisation d’un RM15 sur 1,8 ha) pour identifier les anomalies et dresser une cartographie interprétative du sous-sol ; cette méthode permettrait in fine d'identifier le plan monastique et corroborer certaines sources textuelles modernes. Des précautions de lecture y seront attachées, cette technique ne pouvant pas attribuer une chronologie fonctionnelle aux anomalies. 
- Une étude archivistique. Le dépouillement des sources modernes pourrait, en fonction des sources conservées, contribuer à la restitution régressive du plan monastique. De plus, l’étude pourrait identifier des fonctionnements – sur l’organisation de l’essaimage, l’organisation des monastères ou encore sur l’économie – savigniens méconnus.  
Cette méthode globale a déjà été testée sur de nombreuses abbayes cisterciennes et à largement pu démontrer son efficacité[17].

 

La portée de cette intervention 2016 est triple :
- Recueillir le maximum d’informations sur le site en utilisant toutes les méthodes non destructives. En fonction des résultats, il sera possible d’émettre des hypothèses de restitution et de cibler des problématiques particulières pour lesquelles la fouille archéologique sera nécessaire.
- Cette intervention est sollicitée par la communauté de communes de Saint-Hilaire-du-Harcouët en charge du site, dans le cadre d’une valorisation patrimoniale. La documentation réunie devrait être utile à la réalisation de panneaux explicatifs et aux visites guidées.
- Savigny est le chef de file d’une organisation monastique complexe dont l’essaimage est important. Les chercheurs anglo-saxons ont développé depuis plusieurs décennies la recherche sur les abbayes savignio-cisterciennes anglaises. Le colloque de Cerisy-la-Salle en 2012, qui portait sur l’abbaye de Savigny, a pointé le peu d’études menées sur cette organisation monastique et démontré tout l’intérêt de réaliser une étude exhaustive sur l'ensemble du réseau savignien.

 

Figure 6 : RM 15 en cours d’utilisation par Alain Tabbagh dans le projet d’étude de l’abbaye du Val-Richer. Cl. G. Hulin       

Les collaborations scientifiques

- Guillaume Hulin, archéo-géophysicien, Inrap

- Adrien Dubois, historien des textes, CRAHAM

- Alexis Grélois, maitre de conférences Université de Rouen, GHRIS

 [1] Les principales références sur la fondation de Savigny, cf. Auvry C. (dom), Histoire de la congrégation de Savigny, publié par Laveille A., Société de l'histoire de Normandie, 3 vol., 1896 ; Sauvage H., Saint Vital et l'abbaye de Savigny dans l'ancien diocèse d'Avranches (Manche), A. Leroy, Mortain, 1895 ; Gastebois V., L'abbaye de Savigny en 1751, Letellier, Mortain, 1934 ; Moolenbroek J. (van), Vital l’ermite, prédicateur itinerant, fondateur de l’abbaye normande de Savigny, traduit du néerlandais par Anne-Marie Nambot, Van Gorcum, Asse, Maastricht, 1990 ; Bachelier J., "Raoul Ier, seigneur de Fougères et fondateur de l'abbaye de Savigny", dans Neuvième centenaire de l'abbaye de Savigny, Revue de l'Avranchin et du pays de Granville, t. 89, 2012, p. 17-58 ; Poulle B., Le chartrier de l'abbaye de Savigny au diocèse d'Avranches. Édition partielle (1202-1243) et commentaire, Thèse École des chartes, Paris, 1989 ; Poulle B.,"Les sources de l'histoire de l'abbaye cistercienne de Savigny au diocèse d'Avranches", Revue Mabillon, nouv. Série, 7 (t. 68), 1996, p. 105-125 ; Walker L. E. M., "Heureux ceux qui procurent la paix : Vital de Savigny", dans Gazeau V. et Green J. (dir.), Tinchebray 1106-1206, Actes du colloque de Tinchebray (28-30 septembre 2006), Le pays Bas-Normand, Flers, 2009, p.249-262 ; … et Brigitte Galbrun réalisant une étude historiographique complète Galbrun B., "L'abbaye de Savigny", Neuvième centenaire de l'abbaye de Savigny, Revue de l'Avranchin et du pays de Granville, t. 89, 2012, p. 5-16.

[2] Pour les questions concernant le renouveau monastique dans l’ouest de la France durant la transition du XIe-XIIe siècle, cf. Gaussin P., L'Europe des ordres et des congrégations. Des bénédictins aux mendiants (VIe-XVIe siècle), CERCOM, Saint-Étienne, 1984 ; Dalarun J., Robert d'Arbrissel, fondateur de Fontevraud, A. Michel, 1985 ; Foulon J.-H., "Les ermites dans l'ouest de la France. Les sources, bilan et perspectives", dans Vauchez A. (dir.), Ermites de France et d’Italie (XIe-XVe siècle), Actes du colloque organisé par l’École française de Rome à la Certosa di Pontignano (5-7 mai 2000) avec le patronage de l’Université de Sienne, Collection de l’École Française de Rome, 2003, p. 81-113.

[3] Dalarun J., Robert d'Arbrissel, fondateur de Fontevraud, A. Michel, 1985.

[4] Barrière B., Limousin Médiéval, le temps des créations. Occupations du sol, monde laïc, espace cistercien, Presses universitaires de Limoges, 2006.

[5] Grossus G., The life of blessed Bernard of Tiron, CUA Press, Michigan, 2009.

[6] Pougheol F., Projet de cristallisation de l'abbaye de Savigny, diplôme d'architecture, 1983 ; Mastrolorenzo J., Savigny-le-Vieux (50), l'abbaye, église-transept sud, rapport d'intervention archéologique dactylographié, SRA Basse-Normandie, 2009 ; Mastrolorenzo J., Savigny-le-Vieux (50), l'abbaye, surveillance archéologique, rapport d'intervention archéologique dactylographié, SRA Basse-Normandie, 2010.

[7] Grant L., "The architecture of the early savigniacs and cistercians in Normandy", Anglo-Norman studies, t. 10, Proceeding of the Battle conference, 1987, p. 111-143 ; Grant L., "Savigny and its Saints", Kinder T.-N. (dir.), Perspectives for an architecture of solitude. Essays on cistercians, Art and architecture in Honour of Peter Ferguson, Cîteaux, Brepols, Turnhout, 2004, p. 109-114 ; Grant L., Architecture and society in Normandy, 1120-1270, Yale University Press, Londres, 2005.

[8] Vincent J.-B., Les abbayes cisterciennes de Normandie (XIIe-XIVe siècle) : conception, organisation, évolution, Thèse de doctorat non publiée sous la direction d’Anne-Marie Flambard Héricher, Université de Rouen, 2014, vol. 1, t. 1, p. 275-308.

[9] Vincent J.-B., Les abbayes cisterciennes de Normandie op. cit., vol. 1, t. 1, p. 247-274.

[10] Réalisation du rapport en cours, il sera déposé au SRA pour fin janvier 2016.

[11] Auvry C. (dom), Histoire de la congrégation de Savigny, publié par Laveille A., Société de l'histoire de Normandie, 3 vol., 1896 ; Sauvage H., Saint Vital et l'abbaye de Savigny dans l'ancien diocèse d'Avranches (Manche), A. Leroy, Mortain, 1895 ; Gastebois V., L'abbaye de Savigny en 1751, Letellier, Mortain, 1934 … 

[12] Commune de Lisors - 27 ; Vincent J.-B., "Nouvelles données architecturales à l'abbaye Notre-Dame de Mortemer : sondages dans l'infirmerie", Journées archéologiques de Haute-Normandie 2012, Rouen, Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2013, p. 193-212.

[13] Commune de Pont-de-l’Arche - 27 ; Vincent J.-B., Les abbayes cisterciennes de Normandie op. cit., vol. 1, t. 2, p. 396-477.

[14] Commune de Bus-Saint-Rémy - 27.

[15] Rochet A.-C., "The refectory wing of the cistercian abbaye of Vaux-de-Cernay", dans Lilich M.-P. (éd.), Studies in cistercian art and architecture, Cistercian nuns and their world, vol. 5, Cistercian publication, Kalamazoo Michigan, 1998, p. 187-210.

[16] Burton J., "The Abbeys of Byland and Jervaulx, and the problems of English Savigniacs, 1134-1156", in Monastic Studies : The Continuity of Tradition, vol. II, Judith Loades (éd.), Bangor, Headstart History, 1991, p. 119-120.

Holdsworth, "The Affiliation of Savigny", Truth as gift : Studies in Honor of John R. Sommerfeldt, ed. Marsha Dutton, Daniel M., La cote and Paul Lockey, Cistercian Studies Series, 204 (Kalamazoo, MI, 2004), p. 43-88.

[17] Vincent J.-B., "Les abbayes cisterciennes de Normandie (XIIe-XIVe siècles) : conception, organisation, évolution" dans Bulletin du centre d’étude médiévale d’Auxerre, 19.1, 2015.